[DOSSIER] Quelle est l’image du gothisme au cinéma de nos jours?

031-rebecca-theredlistQuand on parle de Gothisme, que ça soit au cinéma ou en littérature, on s’imagine immédiatement un manoir, des fantômes et des costumes. Dans la tête de pas mal de gens, une histoire gothique se déroule en général au 19e siècle, dans la haute bourgeoisie même si les héros peuvent être autre que des dandy, et il y a toujours une histoire de malédiction, d’histoire de famille plus ou moins glauque, de fantômes. Forcément, ceux qui ont posés les bases du genre évoquaient cette figure, d’Ann Radcliffe dans la littérature aux films gothiques des années 40 comme Rebecca ou encore La Maison Rouge. On conçoit qu’une telle image demeure même si le cinéma a vite compris qu’il fallait dépoussiérer le genre. Les films les plus classiques dans le genre ont compris qu’il fallait privilégier des héros modernes qu’on place dans un endroit à très forte ambiance, pour Rober Wise c’est une maison hanté surchargée au niveau de la déco, pour la Hammer qui fera de ce genre sa marque de fabrique c’est un château poussiéreux hanté par des vampires ou loup-garou, pour Mario Bava c’est également un château mais en Europe de l’est.

MARTIN SCORSESE PRESENTS: VAL LEWTON- THE MAN IN THE SHADOWSLes décades de 40 à 60 offrent un cinéma gothique devenu classique éclairé comme les films noirs avec des contrastes élevés, des ombres angoissantes, et des figures inquiétantes plutôt moderne. En dehors des monstres d’Universal, on a plutôt droit à des films originaux. Les innocents de Jack Clayton parle d’enfants pervers livrés à eux mêmes. Jacques Tourneur raconte une histoire de malédiction et de somnambulisme désincarné qui oscille toujours entre fantastique et thriller avec une ambiance brumeuse dans Vaudou Quant à Rebecca de Alfred Hitchcock c’est un thriller où plane l’ombre (le fantôme métaphoriquement parlant) de l’ancienne madame Winter. La Nuit de tous les Mystères quand à lui joue sur les histoires de fantômes pour offrir une œuvre plus complexe dont la thématique est plutôt une partie d’échec mortel entre mari et épouse. Les années 60 en revanchent offrent la part belle aux monstres classiques de la littérature gothique et fantastique, côté Hammer toute la littérature anglophone romantique y passe ou presque, alors que du côté de l’Italie, meurtre, malédiction, thriller se mêlent à une atmosphère gothique par essence.

SuspiriaOserais-je qualifier Suspiria d’œuvre gothique ? Pourtant le cinéma ibérien qu’il soit fantastique ou thriller est bourré d’œuvres qui sont par essence gothique, surtout dans les années 70. Evidemment pour moi le chef d’œuvre de Dario Argento est gothique, la demeure vaste et inquiétante, la figure de la sorcière quasi fantomatique, l’héroïne ingénue, tous les codes sont là même si les couleurs et la mise en scène laisse à penser que c’est une version sous acide de l’œuvre gothique habituelle. vlcsnap-2014-08-07-04h38m34s199Toujours en Italie, même année, sort Les âmes perdues de Dino Risi mettant en scène Vittorio Gassman et Catherine Deneuve en couple étrange et inquiétant. Dans une villa à Venise dont la moitié tombe en ruine se cache au premier étage un fou vivant enfermé dans une section abandonnée de la baraque. Sa présence fantômatique hante tout le film et surtout rend fou la belle Catherine Deneuve dont le teint blafard évoque la figure du vampire. Alors oui, les années 70 nous ont offert un cinéma gothique assez somptueux en provenance direct de l’Italie.

film-voir-semaine-predateurs-tony-scott-L-sHIqPiLes années 80 offrent une rupture pleine de contraste. Peut-on encore parler de gothisme d’ailleurs ? Si les films fantastiques existent encore, ceux réellement gothiques sont rare, il y a bien quelques exceptions comme Les Prédateurs avec Catherine Deneuve vampirisant David Bowie et Susan Sarandon dans une œuvre sublime où le gothisme cotoie la cold wave dans un esprit totalement en accord avec la musique entêtante de Bahaus qui ouvre le film. Plus tard, Tim Burton redonnera au gothisme un côté moderne avec Edward aux mains d’argent, l’histoire touchante d’une espèce de créature de Frankenstein où se mêlent pop culture et gothisme avec élégance et plus tard Sleepy Hollow qui est carrément une ode au cinéma sleepy-hollow-film_73713-1920x1080gothique purement américain puisqu’il s’inspire d’une histoire typiquement américaine. Récit d’une petite ville de la Nouvelle Angleterre secouée par les meurtres d’un cavalier sans tête, un flic prônant l’utilisation de la science rejeté par ses collègues et la justice américaine est envoyé là-bas pour enquêter. Confronté aux superstitions et aux croyances, il va devoir revoir ses théories face à la terreur régnant sur la ville. Mêlant surnaturel et thriller noir, Sleepy Hollow avec ses costumes, ses personnages sombres et son atmosphère de village renfermé sujet aux superstition l’encrant dans le siècle dernier est forcément un archétype de l’œuvre gothique par excellence évoquant l’univers des nouvelles de Maupassant ou de Edgar Allan Poe où des héros très rationnels se voyaient confronté au surnaturel effrayant.

MSDBRST EC022C’est cependant les années 90 qui vont retrouver un parfum gothique. Si les jeunes s’entiche d’un style vestimentaire oscillant entre romantisme morbide et punk raffiné, que la musique métal est sur tous les écrans, toutes les radios, au cinéma c’est le grand retour de l’image du vampire avec d’abord le Dracula de Copola puis l’adaptation d’Entretien avec un vampire de Neil Jordan qui a récemment signé Byzantium une œuvre elle aussi très gothique. D’un autre côté le fantastique se tourne vers un aspect plus urbain, Blade, ou plus punk, Aux frontières de l’aube qui pousse le gothisme tel qu’on l’entend vers son extinction pure et simple ou du moins vers une vulgarisation plutôt foireuse. Malheureusement les années 2000 enterrent le genre avec des productions plus minables les unes que les autres où l’on se désespère de retrouver l’esprit des années 80/90.

Ms24-SZuEmIDXAOcH9NdXTJRFd0Le véritable renouveau vient d’Espagne. Porté essentiellement par Alejandro Amenábar avec Les Autres un véritable chef d’œuvre qui s’inspire des Innocents pour livrer une œuvre magistrale. Racontant l’histoire d’une femme seule, Nicole Kidman sublime dans le rôle, qui doit veiller sur ses deux enfants allergique au soleil dans un Jersey occupé. L’immense demeure est constamment nappée de brouillard, les pièces sont toutes sombres car plongée dans l’obscurité du fait de la maladie des enfants, les meubles couverts de drap blanc, et les domestiques sont franchement bizarres. Plus tard, Le extrait_pan-s-labyrinth_0Labyrinthe de Pan offre un autre aspect au neo gothisme (nom donné à cette vague de film) en abordant un mélange de fantasy et d’horreur dans une atmosphère hautement gothique. Oscillant entre le conte enfantin et le film historique, Guillermo Del Toro créer un véritable fantastique où l’on ne sait à la fin s’il faut croire ce qu’on a vu ou ce qu’on essaie de nous dire. D’autres œuvres suivront les traces laissées par les deux cinéastes et surtout ces deux œuvres majeurs.

la-dame-en-noir-2012-19961-1856584135Aujourd’hui il y a la renaissance de la Hammer qui semble dire que le genre est loin d’être tombé dans l’oubli. Après La Dame en Noir, véritable chef d’œuvre, où Daniel Radcliff en veuf paumé était confronté à un fantôme vengeur s’attaquant essentiellement aux enfants qu’elle emporte avec elle dans les limbes. Tragique parfois trash comme la scène d’introduction où trois petites filles se donnent la mort durant une dinette, il ressuscite aussi bien le genre que le studio culte. Guillermo Del Toro de son côté travaille sur Crimson Peak qui semble être une œuvre gothique par excellence, film en costume, 19e siècle, histoire de fantôme et de maison hanté ou vivante, jeune fille innocente livré aux fantômes d’une famille visiblement aussi inquiétante qu’intrigante, l’œuvre navigue bien dans des eaux connues.

Vous voyez sans doute où je veux en venir, ce petit tour d’horizon du genre affirme une chose, le gothisme en France est rare voire inexistant. Il serait faux de dire qu’il n’existe pas. Quand on enlève les films gore, trash, violent, jusqu’au boutiste, avec entre autre Martyr, Irréversible et Calvaire on finit, en fouillant un peu par retrouver par ici par là quelques joyaux ou tentatives plus ou moins réussites. Parmi Innocence-Image-3-CROPles plus réussis, il y a Innocence de Lucile Hadzihalilovic qui épouse totalement le genre fantastique puisque on sent plus une atmosphère mystérieuse, fantastique plus qu’on ne trouve du surnaturel dans ce film. L’histoire de cet internat de jeune fille où l’on rentre que dans un cercueil et où tous les soirs les aînées disparaissent dans la sombre forêt est une œuvre formellement gothique, des tenues des petites filles à l’atmosphère recluse jusqu’aux mystères très présents du début à la fin, c’est une œuvre d’ailleurs plutôt originale dans le fond.

yeux-sans-visage-1959-10-gEn remontant dans le temps, il y a aussi le très fameux Les Yeux sans Visage de George Franju datant de 1960 qui est une œuvre magistrale. Le gothisme est moins présent que dans d’autres de ses films, pour autant, le simple fait que l’héroïne soit tout le temps masquée, et qu’on soit confronté à cette histoire de savant fou et de secrets bien gardés en fait une figure romantique. De plus si l’on en doutait, le fait que la jeune héroïne soit une ingénue vivant dans une immense et belle baraque, en banlieue parisienne, soit confronté à la figure aussi énigmatique qu’inquiétante de son père fait correspondre le film au code du genre même s’il n’y a pas vraiment d’atmosphère fantastique. Si on va plus loin dans ce sens on peut évoquer les serials louvre_09de l’époque avec en tête Belphégor ou le fantôme du Louvre où le musée est hanté par une énigmatique figure d’un fantôme d’un pharaon qui s’en prendrait la nuit venue aux gardes. Une histoire rocambolesque mais pas dénuée de charme ni de puissance cinématographique qui elle aussi emprunte au genre puisque le héros est un ingénue, qu’on se retrouve souvent dans d’immenses, belles, richement décorés et inquiétantes baraques, et enfin qu’on est confronté à une histoire de mystères et de secrets se tramant dans le dos du héros.

vlcsnap-2014-03-01-19h31m18s254Evidemment, il y a toute la filmographie de Jean Rollin qui quoi qu’on en pense a su garder tout du moins pour le film de genre et les amateurs de ce type de film, un esprit gothique assez français pour le coup même s’il y avait toujours une histoire de vampire et de femmes dénudés quelque part. Mais l’on trouve quelques tentatives, Livide de Julien Maury et Alexandre Bustillo est une œuvre gothique épousant à la fois les thématiques classiques du genre, la baraque abandonnée, la présence hantant les lieux, l’atmosphère inquiétante avec la vieille et son appareil respiratoire de malade 090921_Amerphoto2-605x340ou encore la cave avec son aspect laboratoire de savant fou, sans évoquer les créatures vampiriques mais avec une approche presque expérimentale qui rend le film peu accessible tout en faisant son originalité, ou encore Saint Ange de Pascal Laugier qui en dépit de son agaçante lenteur nous place dans une atmosphère très gothique avec son histoire d’orphelinat, de mort d’enfant mystérieuse, de folie, et de fantômes presque palpables, toujours dans l’aspect expérimental Amer de Hélène Cattet et Bruno Forzani renouait avec le giallo et offrait en première partie un court métrage digne des plus grandes œuvres gothiques aussi bien italiennes qu’espagnoles avec l’histoire de cette petite fille livrée à elle-même après la mort de sa grand mère.

Mais pour ces quelques films plutôt réussit, combien y a-t-il eu de tentative aussi veines que catastrophique ? Le problème en France c’est qu’on boude aussi bien le fantastique (ne parlons même pas de la SF) que le gothisme, soit on se dit que les LA+PROCHAINE+FOIS+JE+VISERAI+LE+COEUR+PHOTO4anglais ou les espagnols le feront mieux que nous, soit on se dit que ce n’est pas trop notre genre de film. Pour autant, la littérature romantique était à 50% française, Gérard de Nerval, Baudelaire, Maupassant, et surtout, le gothisme à la française est tellement présent dans nos campagnes qu’il suffirait de poser une caméra chez nos grands parents. S’il y a quelques œuvres cinématographiques sociales françaises qui touchent de près au gothisme (récemment La prochaine fois je viserais le coeur) elles restent néanmoins minoritaire pour autant il y a bel et bien une véritable atmosphère quand on voyage en province française, ce qui me pousse à me demander pourquoi on continue de se cantonner à imiter (en moins bien) le cinéma américain actuel  au lieu de chercher notre propre identité ?

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