[CRITIQUE] Âmes perdues de Dino Risi, 1977.

vlcsnap-2014-08-07-04h38m34s199Âmes perdues de 1977 (car il y a quelques films portant le même nom) de son titre original Anima persa est l’un des rares si ce n’est le seul thriller noir (voire horrifique) de Dino Risi grand réalisateur italien plus connus pour ses comédies, Parfum de Femme, que ses drames, Fantôme d’amour.

Ames perdues (2)Tourné à Venise avec Vittorio Gassman, l’un des acteurs fétiches du réalisateur, et Catherine Deneuve, il bénéficie d’une atmosphère particulièrement sombre qui confère au film une ambiance très gothique. L’on peut le comparer sur certains aspects à Ne vous retournez pas, la vision d’un Venise au visage double loin de l’image romantique qu’on en a, plus proche de l’atmosphère qu’on peut ressentir en se baladant dans la ville une fois la nuit tombée en s’éloignant des axes peuplés de touristes. Il y a d’ailleurs aussi un caractère hanté souligné dans la visite faite de Venise où l’on raconte au jeune héros toutes les histoires sordides et un peu maudites de la ville. En revanche Âmes perdues est différent aussi bien dans sa structure, sa thématique que son ambiance du film de Nicolas Roeg.

1282602659L’on suit le jeune Tino qui pour ses études en art part vivre un temps à Venise chez son oncle et sa tante. S’installant dans le vieux palais en plein centre de Venise familial aussi majestueux que romantique par l’aspect abandonné et désuet que possède l’imposante demeure, il est vite confronté aux mystères et aux secrets qui parsèment la vie de son oncle et de sa tante. Le film nous plonge rapidement dans un lieu aussi splendide qu’inquiétant. La villa est en grande partie abandonnée sombrant dans la poussière et la dégradation. Les énormes pièces sont peu éclairées ou pas du tout. La section abandonnée de la villa est dans la quasi complète obscurité. Alors qu’on est visiblement dans les années 70 comme en témoigne la jeunesse que fréquente le héros, les habitants de la maisons sont vêtus comme au siècle dernier, ce qui confère tout de suite un aspect gothique au film qui est par la suite confirmé par le personnage campé par Catherine Deneuve. En effet son teint blême la fait ressembler à une vampire ou bien à sa victime où le sang ne rosi plus les joues, restant à longueur de journée enfermée dans sa chambre prétendant être malade. Faisant de ce point de vue du personnage de la tante, aussi secrète que fragile, avec son attitude enfantine qui transparaît par de moments brefs, elle ressemble en tout point aux héroïnes des romans gothiques de ceux de Sheridan Le Fanu à Maupassant. Quand à l’oncle, sous son aspect aussi fascinant, impressionnant qu’inquiétant il souscrit quand à lui à l’image de la figure paternelle aussi rassurante que source d’angoisse dans les romans gothiques.

392e69c20a1ab91941a1cc259a2L’atmosphère passe du gothique, la grande demeure mystérieuse, les secrets cachés dans des vieux meubles, les personnages campant des rôles semblant collés aux codes du genre, à une atmosphère plus d’épouvante quand le jeune Tino se met à entendre des bruits, du piano qui résonne dans la villa, des éclats de rire, des pas qui semblent provenir de juste au dessus, du plafond. Explorant les lieux, menant son enquête, le jeune homme comprend vite qu’on lui cache bien des choses. Plus le film avance plus le mystère s’épaissit même si la trame narrative et la mise en scène laisse plus ou moins deviner où va le film. Sans doute est-ce le désir du réalisateur de distiller des indices qui permet au spectateur de deviner la suite du film, ainsi quand la tante adopte un comportement étrange presque enfantin il s’agit là d’un indice autant que la clé du tiroir de la commode ou l’interdiction de monter l’escalier qu’elle prononce comme si cela était une plaisanterie d’adolescents. A l’identique, l’attitude étrange de l’oncle, parfois presque d’une passivité agressive envers sa femme sert aussi bien à rendre l’intrigue plus opaque qu’à renseigner sur le noeud du film. Il n’y a pas de véritable révélation et encore moins de twist mais plutôt une détérioration de la machination. On comprend vite qu’il se trame quelque chose d’assez louche dans ce couple, les indices sont sans doute trop facilement donnés à la fin dont la révélation finale est à mon sens un peu trop rapide et trop bavarde. Cela n’enlève cependant rien au charme du film qui parvient à créer aussi bien une ambiance surréelle presque fantastique et à basculer de l’inquiétante étrangeté à des scènes quotidiennes détournées sous un angle angoissant.

Ainsi il y a des scènes carrément flippante voire malsaine au sein même du couple. Quand le mari maltraite sa femme en la rabrouant, l’insultant, la traitant d’idiote, il incarne alors une figure paternel déplacée voire empreinte de violence. Plus le film en dévoile sur son compte, plus on plonge dans quelque chose de terriblement pernicieux. S’éloignant du fantastique, le film prend alors un détour plus trivial en reposant essentiellement sur le couple regorgeant de névrose qui semble ne plus partager grand chose si ce n’est cette passivité agressive chez l’homme et une soumission totale chez la femme qui forcément fait éprouver de vilains frissons au spectateur qui comprend que l’intrigue n’est pas tant dans les secrets mais dans les rapports étranges et pas vraiment sains que partage ce couple atypique.

anima-persa-testoReposant essentiellement sur le terrible jeu d’acteur du couple, le film adopte cependant la structure d’un film d’épouvante. La maison faisant du bruit (toute seule apparemment), la figure paternelle devenant de plus en plus terrifiante et angoissante, la folie semblant ronger peu à peu l’homme de la maison, les secrets cachés qui finissent par révéler un tableau de plus en plus sombre. Dino Risi nous offre d’ailleurs quelques scènes effrayantes malheureusement le style comique tend à décompresser un peu trop le spectateur. Quand le jeune Tino accompagnée d’une amie part à la découverte de la partie abandonnée et grimpe au premier étage pour lui montrer ce qui se cache en haut, une plaisanterie cachée au milieu de la scène, de l’amie faisant bouh pour rire, annule tout l’effet de terreur distillé par une mise en scène pourtant intelligente. Ainsi à plusieurs reprises des séquences qui auraient dû nous filer la chair de poule passent un peu à côté du but recherché essentiellement du fait d’un poil trop d’humour. Excepté pour les séquences centrées sur la figure paternelle où l’humour semble alors vicié et renforce le sentiment de malaise que procure le film.

ames-perdues-1977-03-gEn effet les meilleures séquences sont celles de l’oncle, le personnage le plus complexe du film. Le jeu de Vittorio Gassman y est indéniablement pour quelque chose. L’acteur parvient à distiller la folie latente tout en campant un personnage fantasque et impressionnant oscillant entre la figure du dandy cultivé et celle d’un paternalisme old school. Pendant un court instant j’ai presque cru qu’il aurait pu être un fasciste par le passé. Outre la scène où il passe ses nerfs sur sa femme  et la traite d’idiote sans raison ou presque qui m’a laissée assez glacée me rappelant la terrifiante scène opposant les White dans leur chambre à coucher dans Breaking Bad, il y a la scène de la sortie en bateau entre lui et son neveux où soudainement passant à côté d’un paquebot abandonné il se met à crier comme un dément, et plus intense encore la scène du casino qui révèle une facette pitoyable du personnage.

1282602655La fin du film est pourtant décevante. Prônant à la fin l’aspect psychanalytique sur l’aspect gothique et épouvante, le film délaisse l’ambiance qu’il avait installé jusqu’à présent pour laisser les éléments psychanalytique disséminé dans le film. Cela ne rend pas le film inintéressant, bien au contraire, mais les promesses du début ne sont pas tenues et forcément on est surpris et un peu déçu. Pour autant la figuration de cette analyse psychiatrique rend le film plutôt original et plus profond qu’il n’en a l’air. La lumière à la fin pénètre la villa de partout, les portes sont grandes ouvertes alors qu’avant elles étaient fermées, tout le symbolisme de la vérité est planté directement dans le décor mais aussi dans la lumière et la mise en scène. Ce qui inévitablement nous pousse à repenser tout le film sous l’angle de la psychanalyse et non plus du film d’épouvante. Un réajustement à faire de dernière minute qui vaut bien les twists que le cinéma d’épouvante nous sert aujourd’hui.

Ultime déception mais sans doute celle qu’on ne peut passer outre:  la manière dont le héros repart. Sans même chercher à revoir celle qu’il semble pourtant aimer farouchement, comme si tout ce qui s’était déroulé n’avait la moindre importance pour lui, Tino quitte la ville sans un regard en arrière. Non seulement le sens de ce départ intrigue mais il me laisse à croire que l’auteur se débarrasse ainsi d’un héros qui ne l’était pas vraiment. Ce personnage typique du film d’horreur meurt habituellement ou devient un véritable héros en affrontant la terrible vérité et le méchant, seulement ici, si Tino set de catalyseur au couple, son départ semble réduire son rôle à celui d’observateur sans réelle profondeur ni véritable enjeu.

En dépit de cette image finale franchement décevante, le film n’en est pourtant pas mauvais. En y réfléchissant bien, il est même carrément bon. Non seulement le bonhomme connait son histoire, la mise en scène est soignée, la lumière digne des plus grands films gothiques, le jeu d’acteur diablement bon, mais Âmes Perdues est aussi un film atypique et original qui parvient à tirer son épingle du jeu. Adoptant une atmosphère fantastique pour en fin de compte s’en éloigner, il change des trames habituelles tout en apportant un tableau intéressant à la fin. Si le scénario est un poil tiré par les cheveux, la manière dont l’histoire est révélée donne au film toute sa profondeur. Je dirais que c’est surtout le jeu d’acteur et la lumière qui offrent au film son caractère noble, la mise en scène étant encore un peu trop maladroite par moment.

Donnant clairement au spectateur pour son argent, Les âmes perdues reste avant tout un drame intimiste surfant à la fois dans l’horrifique mais aussi dans le malsain, avec une vraie atmosphère gothique. Ne boudez pas votre plaisir et jetez vous sur cette perle (jetez moi des trucs pourris au visage si vous estimez après coup que c’était pas si bon que ça).

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