[Critique] La fille qui en savait trop de Mario Bava

la-fille-qui-en-savait-trop-poster_232441_42188Suivant la jeune Nora, une américaine en voyage à Rome, Mario Bava nous conte une histoire policière somme toute basique dans sa trame mais par une mise en scène cherchant à entremêlé l’imaginaire, le suspense et le fantastique horrifique il transcende la simple histoire policière pour nous livrer une oeuvre simple mais efficace qui n’a rien à envier aux plus grands Hitchcock. Puissant par sa lumière, Mario Bava s’avère être un véritable maître en la matière offrant dans ce film l’une des plus belle lumière du 7ème art.

La manière dont il éclaire ses décors n’est pas sans rappeler les chefs d’oeuvre du cinéma en Noir et Blanc, ainsi que dans une certaine mesure Citizen Kane par sa maîtrise des jeux d’ombres jouant habilement avec le décor aussi bien qu’avec les acteurs.

film-la-fille-qui-en-savait-trop5La lumière prend rapidement une importance capitale et pas seulement parce qu’elle permet de distiller la peur, mais parce qu’elle joue avec le spectateur et incarne à la perfection les troubles, doutes, et inquiétudes de la jeune héroïne. Ce sont ces fameux puits de lumières qui mettent en évidence certains éléments, masquant au regard tous les autres plongés alors dans l’obscurité. Les silhouettes deviennent alors des ombres menaçantes, et même l’appartement occupée par la jeune Nora devient un véritable labyrinthe où les cachettes pour un éventuel meurtrier semblent être multipliés simplement par la lumière et les ombres projetées. L’une des plus belles séquences illustre bien la maîtrise de la lumière et des cadres de Mario Bava.

Nora se retrouve seule dans ce grand appartement, sachant qu’un meurtrier a sévit juste devant la maison où elle se trouve, et persuadée qu’il tentera de la faire taire cette nuit là. Elle escamote alors un piège, tissant une toile ayant prit soin de couvrir le sol de talc suivant l’inspiration lui venant d’un polar qu’elle vient de lire. Dès lors, couchée dans le lit situé au centre de la toile, la jeune femme n’ose fermer l’oeil. C’est à cet instant qu’on entend des pas. Par un jeux d’ombre chinoise, une silhouette inquiétante tourne autour de la jeune femme dans une séquence bien plus effrayante qu’on ne pourrait se l’imaginer. Chaque son semble maîtrisé à l’égal de la lumière.

film-la-fille-qui-en-savait-tropLes sons revêtent une importance capitale également dans ce film. L’éblouissante lumière de Mario Bava pourrait nous le faire oublier, mais chaque bruit de pas est rendu inquiétant par une étrange résonance dans la séquence précédemment citée. Comme si l’inquiétant visiteur nocturne marchait sur un escalier craquant de toute part. Et de fait le sentiment d’isolation devient plus fort, plus prenant, alors que les pas prennent une sonorité absolument irréelle. Tout le film ne cesse de jouer avec le réel et l’irréel. A commencé par l’utilisation de magnétophones pour justifier une voix mécanique prêtée à l’assassin, mais aussi ce jeu sur l’imaginaire, la folie, et l’inquiétante étrangeté se mêlant au quotidien. Dès lors, par la géniale idée d’utilisée des magnétophones le réalisateur nous perd complètement dans sa toile tissée. Où se trouve la réalité, et où est donc la part d’imaginaire.

film-la-fille-qui-en-savait-trop6Jouant avec les codes du fantastique, Mario Bava ne cesse de remettre en doute l’histoire de Nora. Avec une séquence génialissime à l’hôpital où l’héroïne manque de peu de s’y faire enfermée, il introduit immédiatement l’idée que Nora pourrait tout aussi bien avoir subit un choc à la tête qui pourrait justifier une étrange vision. La piste de la folie ne cesse de rester en suspends mais c’est bel et bien la thèse du fantastique qui prend rapidement le pas. Introduisant des éléments irrationnels, effectuant des jeux d’ombres et de lumières qui ne sont pas sans évoqués les peurs enfantines, exagérant les sons, et en faisant claquer portes et fenêtre grâce à un obscur mais très présent vent mystérieux, Mario Bava ne cesse de distiller des éléments irréels évoquant le surnaturel dans le quotidien d’une jeune femme qui semble en proie à la paranoïa et dont l’imaginaire semble être très développé. Ne s’imagine-t-elle pas dès son réveil que l’assassin va venir la tuer, en cédant à une crise d’hystérie dans les bras du policier venu l’aider après son agression nocturne au début du film? A aucun moment nous n’avons la certitude que l’héroïne n’a pas rêvé ou n’est pas tout simplement sujette à une folie passagère.

Et c’est sur cette piste qu’il ne cesse de travailler, laissant toujours le spectateur dans le doute. Le jeu incroyable de Leticia Roman nous fait rapidement faire le choix de la croire, elle. Et de fait, de trembler avec la jeune Nora à l’idée que l’assassin ne tente de la faire taire. Nous plongeant dans l’univers d’un polar à l’ambiance fantastique, Mario Bava dessine là un chef d’oeuvre du genre qui entre sans difficultés dans les grands classiques prouvant s’il en était besoin que c’est souvent dans la suggestion de la menace, et dans la déstabilisation du spectateur que né les plus grandes frayeurs.

Pas étonnant que La fille qui en savait trop soit le film qui aurait lancé le genre du Giallo, une vague de film italien ayant pour crédo d’offrir des films de suspense, plutôt tendance thriller / polar avec un tueur invariablement masqué, armé d’un couteau, et s’en prenant généralement aux jeunes femmes, avec une atmosphère plus ou moins fantastique, la justification du crime important relativement peu, dans Six femmes pour l’assassin qui va vraiment lancer le genre, les meurtres sont justifiés par une histoire digne d’un mélodrame! Maître du genre, Mario Bava donnera naissance à d’autres cinéastes qui suivront ses traces comme Dario Argento ou Lucio Fulci par exemple. Bien que en noir et blanc et demeurant relativement simple, La fille qui en savait trop porte en lui la génèse de ce genre transalpin.

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