[Etude de cas] Carnivàle, la caravane de l’étrange de HBO.

Carnivale-carnivale-23219379-972-475Carnivàle en vo renommé La Caravane de l’étrange en français est l’une de ces séries ovni, son choix de se planter dans le décor des années 30, en pleine crise, dans un sud des Etats-Unis poussiéreux et miséreux en suivant un cirque ambulant, précurseur à tout point de vue, pas seulement parce que cette année la saison 4 de American Horror Story reprend cette thématique mais aussi parce qu’elle proposait à une époque où les séries de qualité n’était encore que faiblement répandue un objet télévisuel reposant essentiellement sur son ambiance, avec au final, une action assez lente.

L’atmosphère à la fois sociale, l’action se déroule en Californie durant le Dust Bowl, les tempêtes de poussières qui ont ravagés la région des Grandes Plaine aux Etats-Unis durant les années 30 achevant d’ensevelir une population rendue exsangue par la crise économique de 1929, nous sommes au sein d’un cirque ambulant qui plus est, confronté donc directement aux problème de misère frappant la population à cette époque, ainsi que le statut particulier des gitans par extension également est abordé, et la série nage également dans une ambiance surnaturelle mystérieuse, on évoque aussi bien les fantômes de la première guerre mondiale à travers des visions infernale, les sociétés secrètes avec la Franc Maçonnerie, et l’idée que le monde ne se réduise pas seulement à ce qu’on est capable de percevoir puisque les personnages dotés de capacités hors du commun sont relativement nombreux.

18438203.JPG-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxxCependant l’originalité de la série est de proposer des personnages sombres, le héros est un meurtrier dont même sa propre mère en a peur, son passé aussi sombre qu’énigmatique n’est que peu abordé au final, quand aux membres du cirque, ils sont pas franchement des anges, les uns sont rongé par la luxure et la cupidité, les autres par l’orgueil, et le patron de tout cela est un personnage qu’on ne voit jamais, aussi mystérieux qu’inquiétant, tous semblent le craindre y compris le nain qui dirige le cirque. La direction est pendant longtemps laissé tant dans le mystère qu’on finit par croire comme les personnages qu’elle n’est qu’une invention de Samson, le nain interprété par Michael J. Anderson, le charismatique nain qui venait dans les rêves de l’agent Dale Cooper dans la série Twin Peaks. Et puis les pouvoirs que possèdent certains sont très éloigné de ce que nous offre habituellement les séries fantastiques, ici chaque don a sa part de malédiction, chaque action exige un prix, rien ne se créer, rien ne se perd semble nous dire les lois de Carnivàle.

L’autre point d’originalité plutôt monstrueuse est bien sûr l’ennemi à combattre pour notre héros peu angélique, un pasteur qui semble habité par un destin hors du commun, un homme plutôt intègre et honnête qui au fil de la série et des épisodes traumatisants comme la mort dans un incendie d’enfants innocents ou bien une tentative de suicide, ce qui de la part d’un homme d’église est plutôt dérangeant, rongé de l’intérieur, il devient de plus en plus maléfique. Il s’agit bien ici d’un combat entre le bien et le mal, mais les choses sont peu manichéenne dans la série, notre héros incarnant donc le bien est loin d’être un ange et l’homme qu’il doit combattre a beau être possédé par le mal absolu, il peut s’avérer aussi être un homme bon dans certains instants, et jusqu’au bout, il garde un semblant d’humanité et de faiblesse comme son attachement à sa sœur ou à son père adoptif qui tente pourtant de le tuer à plusieurs reprises.

19159956.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxxLe soin apporté à dépeindre à la fois une époque mais aussi une somme de personnages tous plus attachants les uns que les autres, comment ne pas ressentir de la sympathie pour le couple de Felix et Rita Sue, famille étrange où le mari prostitue sa femme et sa fille, et cependant les choses ne sont jamais aussi simple qu’on pourrait le croire, c’est la femme qui dirige la maison en réalité, comment ne pas s’attacher à Clayton, Johnesy, l’ancien champion de football américain, meilleur ami de Samson qui pourtant passe de Sofia la fragile cartomancienne tyrannisée par une mère catatonique, à Rita Sue, la plantureuse prostituée puis finalement épouse la malicieuse Libby, tous les personnages au fond sont attachant, y compris le fuyard qu’on passe la première saison à traquer, l’énigmatique Henry Scrudder, même l’inquiétant professeur Lodz et l’orgueilleuse femme à barbe forment tous deux un couple aussi attachant que machiavélique. Tout ce petit monde a sa propre histoire dans la grande histoire, ses propres failles et ses propres victoires aussi.

Oscillant entre mystères, jeu de piste, ambiance qui n’est pas sans rappeler celle Lychéenne d’un Twin Peaks, où l’onirisme inquiétant se mêlent aux signes et symboles ésotérique, croisent le chemin du mystère et de l’idée de la tranfiguration, que chacun puisse avoir un destin, et que les choses puissent être tracées, mais au-delà de l’ambiance mystique il y a aussi caractère social rappelant d’autres séries mythiques de la chaîne HBO comme récemment True Detective qui jouait aussi la carte du social dans une ambiance moite et miséreuse du sud profond américain se teintant d’une touche de surnaturel mystique, . Carnivàle traite aussi sans complexe de sujets plus brûlants, aussi bien le racisme partagé entre les gitans, les sédentaires et les saisonniers subissant le rejet, que la prostitution prônée par la famille Dreifuss où les femmes ne semblent pas subir ce statut mais plutôt le revendiquer fièrement, et puis le meurtre aussi, l’inquiétant pouvoir des sermons diffusés à la radio, la presse utilisant sans scrupule une histoire juteuse préférant couvrir les actes monstrueux plutôt que passer à côté d’une bonne audience ou encore le lesbianisme éphémère entre Libby et Sofia. Carnivàle est jusqu’au boutiste, et n’a pas peur de proposer des scènes profondément choquante comme une séquence de goudronnage pleine de cruauté ou bien une scène de viol qui est repassée plusieurs fois à travers des visions affreuses.

19159955.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxxNageant dans un océan d’onirisme, croisant les pires instincts humains, dévoilant les enjeux des puissants, leur cupidité, leur opportunisme, leur manque de scrupule, narrant une histoire de perversion à grande échelle, faisant d’un pasteur suivit et aimé un véritable antéchrist prêt à faire avaler la terre par l’enfer, un enfer qui quelque part est déjà présent, puisque nombreuses sont les injustices auxquelles ont assistera. Tristesse, acte sordide, solitude, misère, il y a un parfum nauséeux sur ces terres arides, une atmosphère qui n’est pas sans rappeler celle des Raisins de la Colère, tout en embrassant à plein bras son héritage évident de Freaks, la Monstrueuse parade. Le fait est que très complète, Carnivàle était promis à un bel avenir, s’inscrire dans l’histoire des séries télévisuelles, marquer cette histoire d’une pierre blanche, malheureusement la série est avortée avant l’heure, écourtée, et ne connaîtra jamais de véritable fin.

Il faut bien l’admettre, la saison 2 était bien en deçà de la première. Là où la première jouait dans la finesse et la subtilité, où chaque épisode nous laissait plein de question alors que la poussière s’élevait, et que chaque personnage gagnait en ambivalence, où tout n’était que ténèbres, où l’aspect manichéen n’était au fond contenu que dans les visions du jeune Ben Hawkins, la seconde saison en voulant sans doute accélérer le rythme rend le personnage du pasteur Justin bien moins intéressant, plus caricatural, à l’inverse Ben devient de plus en plus un héros, mais c’est la précipitation finale surtout qui est décevante, en quelques épisodes finaux tout se conclu à la vavite gâchant toute la lenteur mystérieuse de ses débuts. Le final qui aurait dû s’avérer grandiose semble assez faible au vu de tout ce qui a été mis en place.

Cette déception finale nous pousse encore plus sans doute à ressentir de la frustration alors que le rideau retombe, et inexorablement, la poussière, l’oscillement grinçant de la grande roue, le boitement de Johnesy, la voix puissante de Rita Sue, tout cela nous manque. Car au-delà de l’intrigue (bâclé à la fin) et de cette fameuse phrase « chaque maison a son prophète » qui continue à nous hanter bien après la fin, Carnivàle était surtout le récit de la vie des petites gens qui composent la caravane de l’étrange. Et comme on éprouve l’envie de retourner à Twin Peaks, j’ai le désir secret de retourner dans les tempêtes de poussière, et de reprendre la route au petit matin avec Carnivàle.

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