[Critique] Emprise de Bill Paxton, 2001

frailty titleEmprise est un film magnifique du début 2000 réalisé par Bill Paxton qui mêle gothisme – les images du jardin des roses la nuit entourées d’une brume blanche -, social très Stephen King – la famille pauvre qui subvient comme elle peut à ses besoins -, et un fantastique brut, âpre, loin d’être iconique ou fantasmé mais plutôt brutal.

L’image et la mise en scène de Emprise est celle d’une honnête série B qui ne renie d’ailleurs pas ses « ancêtres » si l’on puis l’exprimer ainsi. La famille décrite, celle d’un père devenu veuf élevant seul deux garçons s’inscrit dans un contexte social, le père ne peut pas offrir grand chose à ses enfants, ils vivent dans une petite maison d’un ancien jardinier, et ont des jeux simples. Les cadres et rares mouvements de caméras s’inscrivent dans une image typique des films d’horreurs des années 80 jusqu’à l’aspect gothique donné à la nuit, aux images de la lumière supposée divine tombant sur une ferme ou encore les images du père avec ses trois enfants dans un van.

La mise en scène en apparence simpliste, suivant les codes du genre, variant entre les flashback qui adoptent une image très série B des années 80 et le présent filmé à la manière des années 90, avec la ville, les building, les couleurs froides et la pluie battante, joue cependant de finesse lorsqu’il s’agit de filmé un drame ayant bien des aspects du film d’horreur. La lumière soignée prête à certain moment une image de bonheur familial et à d’autre quelque chose de plus sombre, et plus noir, les nuits sont quand à elles très gothique, le jardin s’y prêtant, mais il y aussi la brume nappant tout, offrant aux plans où elle apparaît une atmosphère fantastique.

Attention, cette critique contient de nombreux éléments spoiler, si vous n’avez pas vu le film, je vous conseille de vous arrêtez là et de le regarder de toute urgence, c’est un très bon film, je vous le recommande chaudement!

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Le postulat de départ, un étrange jeune homme venant se rendre au F.B.I. qui recherche un tueur en série se faisant appeler la « main de dieu » n’est pas sans rappeler d’autres grands thrillers tendance horrifique de la même époque, et la narration qui s’ensuit est plutôt calée sur ce type de film. Les souvenirs reviennent, lentement, exposant les raisons et l’historique du criminel jusqu’à un dénouement en forme de twist qu’on sent venir, élément scénaristique encore une fois très présent à l’époque, pour autant, l’intelligence du film se révèle dans le fait que Paxton ne veut pas retourner la cervelle du spectateur. Ce twist là n’est pas une trahison de tout ce qui a été dit avant, il s’agit plus d’un changement de point vue qui donne au film une réelle profondeur.

Car Bill Paxton va bien plus loin que ça. Il ne s’agit pas d’un simple thriller horrifique même s’il en reprend largement les codes. Emprise raconte une histoire qui n’est ni toute blanche, même si on croit réellement aux démons que prétend chasser le père de famille semblant être surtout un dément entraînant ses enfants dans des meurtres pratiqués à la hache, arme soit disant fournie par dieu en personne, rien n’est totalement noir, ni totalement blanc. A la manière d’un Rosemary’s Baby, le spectateur est libre de croire le père de famille aux visions d’ange qui assassine une dizaine de personne en disant qu’il extermine des démons, et force son fils aîné à y croire en l’enfermant deux semaines dans une cave avec un verre d’eau par jour, ce qui est loin de coller à l’image biblique qu’il souhaite se donner, ou bien que le traitement quasi tortionnaire du père envers ses deux enfants, et l’entraînement pour les transformer en meurtriers a fini par transformer les deux garçons en tueur en série, tous aussi déments l’un que l’autre.

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La thématique de l’enfance trahie, de l’innocence sacrifiée, présente tout au long du film est tout aussi forte au fond que la question d’un extrémisme religieux, d’une foi aveugle. La vision réellement horrifique au fond, c’est pas tant de voir le père psychotique tuer des gens à la hache, mais plutôt qu’il le fasse sous les yeux de ses enfants, et que ce soit depuis leur point de vue qu’on assiste à cela! Véritablement traumatisant, infiniment plus que les mauvais traitement que le père fait subir à ses enfants, même si ceux-ci, autant que la vision du père dément expliquant tranquillement à ses enfants qu’ils vont ensemble tuer un tas de gens qu’il qualifie de démons, et la séquence très juste où le plus jeune invente une liste de démon basé sur des gens qu’il n’aime pas, prouve à quel point la folie atteint toute la famille, c’est depuis les yeux de l’aîné que nous assistons à cela, un aîné qui comprend qu’en dépit de son amour pour eux, ce père va détruire leur vie et leur bonheur. Et l’horreur va plus loin, suivant le chemin d’un fanatisme religieux puisque les meurtres sont supposés être la destructions de démons.

Et la conclusion finale, qui nous pousserait à croire que, oui, les démons existent tout du moins les visions qu’à le jeune tueur à l’instar de son père sont vrais, à savoir basé sur des actes horribles, et donc qu’ils possèdent véritablement le pouvoir de voir le mal, on ne peut s’empêcher d’être glacé par la vision de cette main de dieu, qui se prend pour un ange salvateur, et commet des crimes affreux sans ressentir le moindre remord. La scène glaçante où il retrouve son frère y fait clairement écho. Son frère est de dos, et il l’attaque ainsi, sans un mot, sans une parole, c’est un acte excessivement lâche qu’on ne peut que réprouver.

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Pourtant, si à aucun moment Bill Paxton ne dément les visions du père, le climax dans le jardin des roses transformé en fosse commune improvisée pour démon récalcitrant entre l’agent du F.B.I. désabusé et un Matthew McConaughey très juste (l’on devine le futur tueur fou de Killer Joe) aurait plutôt tendance à confirmer ces visions, c’est le seul moment où l’on a d’ailleurs droit à ce que voit Adam, le fils plus jeune, qui lui contrairement à son aîné a été complètement enrôlé par son père et a suivit ses pas, en revanche le ton très sérieux adopté, ne dément pas non plus la vision de Fenton, l’aîné, dont on a adopté le point de vue au début et dans les souvenirs, la vision d’un enfant subissant les mauvais traitements d’un père abusif rongé par la folie, même la vision de la hache enrôlée de lumière ne peut justifier tout le reste, et peu à peu, ce père qui reste malgré tout aimant, devient un tortionnaire à l’oeil brillant animé par une folie dévastatrice qui le ronge de l’intérieur. La scène du jardin des roses où le père tordu de douleur, pleurant chaudement la mort d’un innocent mort par ses mains parce que Fenton a tenté de parler aux autorités, rendu fou de chagrin s’empare de la pelle avec l’intention manifeste de défoncer le crâne de son fils nous éclaire bien plus sur la vision psychotique de l’homme visité par l’ange.

C’est là que le film prend toute sa force, ne prenant aucun parti, respectant chacun des points de vue, n’en démentant aucun, il nous laisse, nous spectateur, avec ces interrogations, et ce sentiment d’horreur qui nous reste, car ce qu’on a vu, ce dont on a été témoin, n’était ni plus ni moins que de la barbarie, une sorte de mal absolu, que ce soit la foi pervertie et ensanglantée ou l’enfance trahie, Fenton serait-il devenu un serial killer s’il n’avait pas été éduqué ainsi? presque torturé par son père? si on ne l’avait pas poussé à tuer des gens? Toute la morale est là, suspendue à nos lèvres, alors que l’image de Adam reste, un Matthew McConaughey ayant la figure d’un psychopathe, nous regardant le sourire aux lèvres, répétant quelques paroles pieuses.

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