[Critique] Poussière et fin du monde avec The Rover

BqcVl3CCUAE3H5S.png-largeRécit post-apocalyptique aux accents d’un Mad Max sans les effets du genre, dans une vision épurée, simple, une approche réaliste presque sociale, avec énormément de poussière, comme un nouveau genre de Western, marqué par la crise, par la pauvreté extrême, The Rover s’inscrit dans un esprit terriblement contemporain. Si l’on peut rapprocher sans nul doute l’esprit du film avec celui qui secoue actuellement nos sociétés craintives d’une crise extrême qui ferait imploser un système qu’on sait déjà programmé pour s’auto-détruire, le film va néanmoins plus loin, il dépasse l’aspect social de la question, et s’inscrit dans l’intime, dans l’humanité, dans la profondeur abyssale de nos âmes perdues au milieu de ce cataclysme dont d’ailleurs nous ne saurons rien ou si peu. On sait que le système est foutu, qu’il a déraillé en nous laissant sur le bord de la route, qu’il n’y a plus de police, que des militaires semblent gérer comme ils le peuvent une situation qui dépasse tout le monde, que les gens survivent, comme ils le peuvent, qu’ils ont appris à se passer de l’argent, et que les dollars américains si recherchés ne sont au fond que des bouts de papiers ne possédant guère plus de signification dans un monde où la seule justice possible est celle qu’on s’applique, à soi-même, et aux autres.

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Tout le long de ce récit nihiliste, on suit Guy Pearce incarnant un anti-héros solitaire, taciturne, renfermé, un être qui semble avoir déjà trop vécu, éprouvé, gommé par une vie rude dont on ignore les faibles, on ne sait rien de ce qu’il a pu se prendre dans la gueule, on n’en voit que les conséquences, les traces, les fissures, les fêlures. Il navigue tel un fantôme, il ressemble au héros de la trilogie du dollar, sans nom, sans passé, sans histoire, et pourtant, on la sens palpiter, en dessous, à travers ses paroles rongées par l’acide, son ton dur, son regard absent, ses traits qui soudainement s’agite, ce rictus et cette déferlante d’une colère glaciale, contenue, toute la misère du monde s’y presse, se congestionne à l’intérieur. Il avance, obstinément, dans une direction semblant absurde, embarquant avec lui un Robert Pattinson étonnant dans un rôle de composition à l’opposition de tout ce qu’il a pu joué par le passé, complètement bouleversant en simplet abandonné par son frère et sa bande de truand. Un bref instant, notre esprit nous joue un tour, et dans ce couple improbable on croit reconnaître un Walter White et un Jesse Pickman. Illusion due à la poussière. Le drame est ici tout autre. On en vient à comprendre son systématise, le anti-héros solitaire est un boulet de canon fonçant dans sa propre direction, entraînant dans son sillage un simplet plein d’une humanité en voie de disparition, mais qui ne peut le comprendre ni l’aider.

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Pour autant, le couple improbable nous touche, nous illumine, il y a là une tendresse insolite, une émotion rare parce qu’elle est distillé au compte goutte. Chaque révélation sur le personnage solitaire semble être un électrochoc, alors que chaque trait de génie chez le simplet nous évoque un instant d’or, précieux, rare, moment de grâce qui ne saurait durer. Pendant un bref instant, ces deux âmes que tout oppose se croise, s’entrechoque, et on espère qu’il va provoquer un autre état, comme si on était dans un laboratoire de chimie. Quelque part c’est cela The Rover, mais c’est aussi nous, spectateur qui doucement ouvrons les yeux, et quand la poussière soulevée retombe on ne peut que constater que ce film est un chef d’oeuvre très éloigné au final de ses aînés dont il n’a fait que nous donner l’illusion de s’en être inspiré alors que David Michôd était en train de construire sa propre mythologie.

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