Tom à la ferme, glaçant triller sur la perversion.

432844TOM A LA FERME
Thriller psychologique.Réalisé par Xavier Dolan
Interprêté par Xavier Dolan, Pierre-Yves Cardinal.
Film franco-québécois.
2013.

Putain mais quel connard! avons-nous pensé, mon copain et moi qui visions aussi la réalisation. A 24 ans, Xavier Dolan joue à l’homme orchestre, acteur, réalisateur, monteur, co-producteur dans son dernier film, le quatrième, qui touche au thriller psychologique et s’enfonce dans la perversion avec brio! Véritable petit génie, il démontre une réalisation subtile et brillante avec Tom à la Ferme l’adaptation d’une pièce de théâtre.

L’histoire de Tom à la ferme, un titre qui sonne comme celui d’un Martine, et qui en possède en quelque sorte l’innocence perverse qu’on imagine forcément bafouée, est celle d’un jeune amant venant à l’enterrement de son amoureux. Voilà donc un jeune homme moderne, limite hipster, qu’on imagine n’avoir jamais quitté la ville, fourré dans une campagne pas vraiment sympathique, crasseuse, boueuse, avec des visages fermés, abimés et solitaires, rustres en un mot. Et surtout, il va devoir affronter le frère brutal et méchant de feu son amant.

Si le conte moderne qu’on imagine, l’homosexuel assumé, à fleur de peau, poète à ses heures perdus, dandy à sa manière confronté à un milieu rural hermétique prend effectivement une touche de social avec la mère et son rapport aux habitants de cette campagne farouche, en ce qui concerne le frère, le rapport violent, cassant, parfois surréaliste, bouleversant d’émotions intenses et surtout d’une perversion absolue, on va bien au-delà du conte social et de la leçon de vie, ce n’est pas de ça qu’on parle. C’est d’une relation de dominant / dominé qui n’est pas sans rappeler un Calvaire, il y a de la brutalité dans ce film, de la perversion, qu’on pourrait rapprocher d’un film d’horreur, et quelque part, s’en est un. Car Tom doit, en dépit de ses doutes, et de ses vieux démons, survivre.

La séquence dans la forêt ne laisse aucun doute là dessus, comme celle dans le champ de maïs, Tom doit survivre ! S’enfuir de là, il doit s’échapper des griffes du monstre que représente ce frère, Francis, à la fois charmant dans l’image du paysans rugueux, un peu rustre dans ses manières cachant une facette qu’on pourrait croire sensible mais qui est tout simplement déviante, perverse et ne désire au fond que dominer les êtres autour de lui. La séquence dans les champs de maïs est la plus parlante de ce rapport quand il maintient Tom au sol et lui crache au visage dans une scène qui est d’une violence absolue. Elle brise tout ce que l’envoûtante et délicate mise en scène avait mis en place avant.

Car nous entrons d’abord dans le film par la voie du deuil, de la découverte d’une facette d’un mort, sa famille dont Tom ne savait rien avant sa mort, le fait qu’il provenait de la campagne, tout ça est une découverte pour Tom, et pour la famille aussi c’est un choc que Tom comprend vite qu’il doit ménager, à savoir la sexualité du fils prodige disparu. La relation entretenue avec la mère est tout le contraire de celle avec le fils, en douceur, en finesse, et c’est cette opposition qui rend la violence de Francis plus tranchante, plus choquante encore pour le spectateur.

C’est aussi dans le contraste entre le classicisme de la mise en scène, la douceur autour de Tom et son rapport au monde, et la violence émanant de ce frère violent.

On sent l’esthétique léchée du réalisateur très présente pourtant très vite, elle s’efface, dans une recherche d’émotions intenses, pures et brutales. Le choix d’ellipses assez forte en est l’illustration. On est avec les personnages, avec Tom, dont on ne voit les yeux brillants que par intervalle. On est toujours dans l’émotion pure sans savoir ce qui était avant. Le mystère est omniprésent, les personnages ne sont dessinés qu’en esquisse, leur passé trouble n’apparaît que en bref instant, de manière cryptique, pas forcément lisible au premier regard. Tout est fait pour que les pistes demeurent brouillées, et que l’émotion demeure la principale trame, ce qui fait avancer le film. Il n’y a pas d’indice ou très peu sur leur passé, sur le pourquoi du comment, on devine, on présent, mais il est impossible de deviner la suite.

Ce système utilisé mêlé à la confusion et à la perversion de l’antagoniste rend la lecture trouble du film, et nous oblige à rester dedans, pleinement dedans pour savoir ce qu’il va advenir, impossible de jouer aux devinettes. On est pleinement dedans, et c’est pile poil ce qu’il faut pour que tous les mécanismes mis en place fonctionnent. Certains sont visibles comme le changement de format, d’autres plus subtiles comme les gros plans qui amènent des séquences particulièrement intenses. La réalisation fourmillent d’idées, certaines riches, d’autres moins, mais on ne peut reprocher à Dolan d’essayer, de triturer, de trifouiller, de bidouiller, pour rendre son cinéma plus intense et plus vrai. Il nous fait penser à des cinéastes français, à des Dumont,  et à des Noé.

Perversion, brutalité, marasme campagnard, scandales enfouis sous la paille, oubliés, dénis, plus l’on s’enfonce dans le film, plus on sent le malaise nous prendre à la gorge. Très vite, le ton est donné. On quitte peu à peu le deuil et la tristesse pour s’enfoncer dans un cycle de dominant et soumis qui s’avère violent, pervers, et souvent gratuit puisque Francis demeure difficilement lisible. Ses raisons sont difficiles à trouver. Son charme dont il se vante ne semble perceptible que par Tom. Qui nous décline un syndrome de Stockholm assez marqué mais qui ne manque pas de finesse ni de subtilité. Pour autant, le défunt reste présent, en filigrane, jaillissant par de bref mais instant moment, quand la réalité masquée par le mensonge familial ressort, que ça soit par une astuce de Tom ou bien par une scène très forte où la mère pose enfin les bonnes questions.

En bref, je vous recommande chaudement ce film, usant des ressorts du film d’horreur, avec une ambiance digne d’un Rebecca, Tom à la Ferme est une réussite, un bon film qui n’a rien d’arty.

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